Rechute d’urgence

Ce post est la preuve d’un double mensonge à moi-même : je m’étais promis de tenir ce blog à jour régulièrement et par la même de ne plus parler de politique. Mais là c’est chaud. (Comme d’habitude, évitons d’interpréter ce que je dis, si vous n’êtes pas d’accord, discutons-en pour mieux se comprendre).

Bien que je ne doute pas de la portée minime de mon article, cela ne m’empêche pas de frémir à l’idée qu’il sera possiblement enregistré par un automate à la lecture de certains mots clés et qu’il suffira à me faire entrer dans une base de données obscure en tant que potentiel contrevenant à l’ordre public, même à un niveau le plus bas. Beaucoup verrons dans cette remarque le fantasme d’un impact que mon opinion pourrait avoir et qu’elle n’a pas en réalité, mais je rappellerai à ceux-ci que les algorithmes n’analysent pas les intentions mais les contenus et que, quand on voit comment sont bricolées les procédures d’urgence, on peut se dire que la loi renseignement ne fera pas exception et me mettra dans le même panier.

Serait-ce d’ailleurs cette peur d’être identifié comme défiant à l’ordre établi qui fait que tout le monde se tait depuis des jours ? Est-ce pour cela que l’on accepte une réaction autoritaire comme on accepte depuis tant d’années tous les systèmes de domination économiques, politiques, sociaux qui semblent imperceptibles à l’échelle de l’individu, ne provoquant que peu de réaction de sa part ?

Combien de fois ai-je entendu ces dernières semaines “Non mais là c’est nécessaire de prendre les choses en main” à propos de l’état d’urgence et de la guerre en Syrie. Combien de “oui y’a des dérapages mais tu vois bien que l’opération de St Denis c’était bien joué par exemple” au sujet des perquisitions majoritairement gratuites et infondées vu le nombre de libérations très rapides ?

Comment accepter qu’un mouvement citoyen aussi important face à la destruction de notre berceau soit balayé d’un revers de la main, simplement grâce aux mots “état d’urgence”, “sécurité” et “ordre public” ? Est-ce que l’ordre public c’est laisser les choses telles qu’elles sont, même lorsqu’elles sont dramatiques ? Comment juger alors légitime le bastonnage et le gazage de militants pacifistes, assis mains en l’air place de la République, en imposant au regard uniquement ceux qui étaient venus casser ?

Peut-on vraiment prendre toutes ces pseudo-justifications pour argent comptant, sous validation de notre expérience microbienne par rapport à l’ampleur de la réalité ? Ou bien les accepte-t-on simplement parce qu’on appelle cela “l’ordre” et tout le reste “la contestation”, “le hors-la-loi” ?

Une chose est sûre : le hors-la-loi n’a jamais arrêté le progrès, et l’ordre qui juge illégal le pacifisme entre dans un dangereux terrain idéologique.

Délit de sale gueule

Dans un pays déjà rongé par les clivages sociaux, alors même que l’on nous martèle le vœu d’unité nationale, déjà on encourage à se méfier de son voisin, à sa délation presque. Si vite. On n’a même plus besoin de justifier les contrôles au faciès – tout le monde se met à les “comprendre”, “c’est triste mais nécessaire” – ou les assignations à résidence : “on ne peut plus se permettre de laxisme” scandent les plus sages, “ceux qui n’ont rien à se reprocher n’ont rien à craindre” martèlent les blancs bien rangés qui n’ont pas idée de ce que le mot “privilège” signifie, ni du rapport étroit qu’ils entretiennent avec celui-ci. Ceux-là d’ailleurs n’ont probablement jamais subit de contrôle de police injuste au cours de leur vie.

On nous avait promis qu’il n’y aurait pas d’amalgame, pas de débordement et surtout, que le fameux état d’urgence était là uniquement pour aider à lutter contre le terrorisme. Juré que ce ne serait pas un moyen de faire taire directement la contestation par l’exécutif. Comment alors comprendre l’interdiction d’une marche pour le climat, alors que le monde entier est au point de non retour et qu’on nous réclame une mobilisation sans faille ? Par sécurité ? C’est donc dire que le million de personnes qui avait marché le 11 janvier de République à Bastille était en danger mortel ? C’est différent cette fois ? On est plus en danger dans la vie de tous les jours qu’on ne l’était alors ?

Oui, le risque zéro n’existe pas, oui il faut prendre en compte tout le contexte mais… va-t-on rester cloîtrés chez nous quand l’avenir de la PLANETE est en danger ? C’est comme ça que l’on combat le terrorisme ? En laissant à la classe politique et capitaliste, incapable de voir dans l’écologie autre chose que des problématiques économiques et les intérêts de lobbies, le soin d’agir seule comme elle l’a toujours fait ? Alors même que ce combat était à notre portée, enfin dans nos mains ?

Je m’alarme beaucoup ici oui même si j’ai une réaction sensiblement plus modérée que cela, mais je suis atterré à l’idée que l’on fasse tout le contraire de ce que l’on dit. Que l’on attaque au lieu de prévenir, que l’on se renferme au lieu de s’ouvrir, que l’on impose au lieu de dialoguer.

J’ai été particulièrement triste de voir la floraison d’articles du type “pourquoi je ne mets pas de drapeau sur mon profil facebook” contre “ceux qui publient ça crachent sur la mémoire des victimes”. Mais foutez la paix au gens bon sang, chacun a droit de vivre son deuil, sa réflexion sur le sujet et sa réaction publique comme il l’entend. On nous demande l’union nationale et on nous bombarde de symboles qui transforment Paris en lendemain de libération alors même qu’on se lance dans une guerre. On ne crée pas l’union mais l’uniformisation nationale en quelques images afin d’obtenir le consentement des foules alors même qu’on a très justement défendu la diversité des opinions, des réponses de la France et sa capacité à se relever seule ! Le peuple sait ce dont il a besoin pour se remettre d’un tel évènement, pourquoi l’imposer ?

Je dis tout cela tant pour certains politiques que pour les leader d’opinion qui semblent croire qu’on en a quelque chose à foutre de la raison pour laquelle il ont refusé de mettre un drapeau français sur leur compte facebook, par respect pour les victimes d’autres tragédies dans le monde. Si vous souffrez également pour toutes ces guerres partout ailleurs, c’est une très bonne chose, mais il n’est pas décent de remuer sa “meilleure empathie” sous le nez d’une personne affectée par un évènement se déroulant chez elle. Parlez d’hypocrisie si vous le souhaitez, mais on ne peut pas insulter de sans-cœur une personne qui souffre “improprement” quand soi-même on n’est pas capable d’accepter cette différence.

 

Je cesse de m’appesantir sur le sujet. Je pense avoir pu exprimer ici suffisamment de mes craintes et frustrations ainsi que mon deuil que je n’ai pas fait depuis trois semaines car bombardé d’informations, de quoi penser, de bonne réponse, de façon de rendre hommage Républicaine et digne, sans avoir pu trouver l’occasion de comprendre ce que moi j’avais ressenti. C’est finalement là dessus qu’il faut, je pense, le plus réfléchir : avez-vous pris le temps de comprendre ce que vous ressentiez suite au 13 novembre, ou avez vous accepté de ressentir comme tout le monde ?

Si j’avais un souhait, ce serait celui de laisser à chacun le droit d’être touché par ces évènements à sa façon et d’offrir la possibilité d’en discuter plutôt que de chercher à définir ce qui est la bonne réponse. Peu importe les penchants politiques, idéologiques, laissez nous souffrir et nous relever comme nous savons le faire et comme nous avons tous, à notre façon, besoin de le faire. Si vous souhaitez échanger sur le sujet dans les commentaires, vous êtes les bienvenus. Si vous avez des réponses à la moindre des questions posées dans mon article, mon sommeil n’en sera que meilleur.

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