Je vous mets des grosses données dans le nuage ?

“Alors si vous voulez une idée de ce qu’est le Cloud, vous vous imaginez un nuage et vos données sont dedans, et donc vous y avez accès de partout. Comme un nuage.” – Un vendeur expérimenté


 J’offre un cookie au premier qui est capable de trouver une once de pertinence dans cette citation.

Je ne plaisante pas, j’ai réellement entendu un vendeur prononcer ces mots exacts pour tenter d’expliquer à un sexagénaire ce qu’était le Cloud et ce que ça allait lui apporter. Je ne doute pas un seul instant que ce pauvre monsieur, ainsi que tous ceux ici qui ne voient pas bien à quoi correspond le Cloud, n’en ont pas une meilleure idée suite à cette analogie sans faille. Je n’ai pas envie ici de faire un cours à ce sujet, mais une petite explication sommaire (appelez ça rappel pour ceux qui connaissent) et personnelle de ce qu’est le Cloud sera nécessaire pour la suite.

Obscurci par les Nuages

Je ne vais m’intéresser ici qu’aux offres Cloud faites aux particuliers qui proposent à n’importe quel utilisateur de stocker ses documents (notes, photos, vidéos, musique… N’importe quel fichier informatique en fait) avec le bénéfice qu’ils soient stockés de manière “sécurisée” et accessibles “partout”. Je vais volontairement ignorer la définition historique du Cloud Computing (tl; dr de Wikipedia : Laisser ses calculs et traitements à des ordinateurs vachement plus costauds qu’on pourrait pas se payer nous même), ignorer les concepts de PaaS, Saas et IaaS qui, soyons honnêtes, n’intéressent vraiment que les entreprises et donc me concentrer sur ce qu’est le “Cloud” moderne et commercial, du point de vue en tout cas des prestataires : un gros disque dur relié à internet.

C’est triste, mais c’est ce qui nous est vendu aujourd’hui. Ce qui me chiffonne le plus c’est l’existence de ce mot “Cloud” comme argument magique de vente alors que, historiquement, ce mot n’existe que parce que les architectes réseaux symbolisaient Internet comme un gros nuage avec la convention qu’on n’avait pas besoin de savoir ce qu’il se passait dedans. Mais Cloud c’est mignon, c’est anglais et c’est vendeur. Pour en rester dans les considérations sémantiques, c’est un des anglicismes qui m’agace le plus en ce moment, même s’il reste loin derrière “Big Data”.

L’aparté de la rage

Travaillant dans l’informatique et les nouvelles technologies, je n’arrête pas d’entendre cette absurdité. Notamment dans le domaine du conseil ou dans les DSI de grandes entreprises :

Oui, alors l’enjeu, aujourd’hui, c’est vraiment le Big Data hein.

À vous d’ajouter cet affreux ton de la personne la plus sûre d’elle au monde tout en ne sachant pas de quoi elle parle.

Le “Big Data”, les “grosses données” seraient LE gros enjeu des années 2010. Cela signifie qu’aujourd’hui, l’énorme problème qu’on a c’est :

On a beaucoup trop de données, on stocke tout et n’importe quoi et on n’a pas envie d’optimiser notre code, de se débarrasser du superflu, de prendre la peine de réfléchir, on veut d’énormes machines capables d’engouffrer tous nos déchets numériques. Ah, et aussi si on pouvait avoir des gros algorithmes pour aller chercher nos 10% de données intéressantes dans cette gigantesque pile de bouse ce serait vraiment une révolution dans les nouvelles technologies.

Le pire c’est que les solutions techniques avancent tellement vite que ces exigences de plus en plus absurdes et fainéantes sont satisfaites  et n’amèneront pas un changement de mentalité avant longtemps, surtout avec ce terme tellement hype de “Big Data”. Un peu comme si demain on trouvait un moyen créer du pétrole que d’un coup “Yay ! En fait les voitures c’est trop l’avenir !”.

Revenons à nos nuages.

On s’occupe de vos données, ne vous inquiétez pas

Techniquement, n’importe quel service hébergé en ligne c’est du Cloud. Votre messagerie mail (si vous n’avez pas votre propre serveur SMTP) c’est du Cloud, votre site de stockage et diffusion de vidéos c’est du Cloud. Le Cloud c’est tout ce qui est hébergé et stocké par un fournisseur de service et/ou d’espace disque qui va s’occuper de trouver la place et les solutions technologiques pour prendre soin de vos données.

Donc, en résumé, ce que nous proposent la plupart des offres “Cloud” aujourd’hui, c’est de stocker nos fichiers sur de gros serveurs mutualisés dont disposent ces sociétés afin que vous puissiez vous y connecter facilement depuis n’importe où. Il existe une plus grande diversité d’offres et de possibilités au niveau professionnel, mais je ne m’intéresse ici qu’au marché des particuliers.

Je ne vois pas où est la révolution. Il est techniquement aujourd’hui relativement simple de pouvoir configurer sa machine pour pouvoir accéder à ses fichiers depuis n’importe où, sans qu’ils soient stockés “dans le nuage”. D’ailleurs, s’il y a bien un aspect dans lequel le terme de nuage s’applique à raison c’est là : “Où sont mes données concrètement ?”. La réponse “dans le nuage” devrait nous inquiéter un peu plus. Les données stockées chez un hébergeur lui sont accessibles et utilisables très simplement, et il est très difficile d’avoir un contrôle sur ce qu’il advient à celles-ci.

  • Mes données sont-elles revendues à des organismes de statistique à des fins marketing ? Possible.
  • Lues par l’hébergeur lui même afin d’adapter son offre à notre vie quotidienne ? Probablement.
  • Délivrées sans concession aux organismes de surveillance du web afin de “s’assurer que nous ne représentons aucune menace pour la nation” (qu’on fasse partie de cette nation ou pas) ? Plus aucun doute là dessus.

Le nuage le voilà. Nos données sont dedans, vu de l’extérieur c’est tout doux et cotonneux, parfois même avec un arc-en-ciel quand c’est bien vendu, mais ce qu’il se passe dedans n’est pas aussi joli à voir.

Le problème est que la législation se construit encore et que les consciences s’éveillent à peine sur ces sujets. Mais dans un monde où les frontières arrêtent les lois mais pas le commerce il est difficile d’imposer quoi que ce soit aux géants du web. Pas que les géants étrangers d’ailleurs, même en France on n’a par exemple toujours pas réglé la question fondamentale de la neutralité du net tant il est difficile de faire face aux lobbies. Il s’agit d’un autre sujet qui m’est cher mais que je ne creuserai pas ici, glissons.

Tout ça pour en arriver là où je veux en venir : les merveilles proposées par le Cloud (un gros disque dur relié à internet je le rappelle) sont elles suffisantes pour fermer les yeux sur la saisie commerciale et policière de nos données ? C’est à chacun de décider, mais pour ceux que ça dérange, je veux partager avec vous la conviction que sur internet on n’est jamais condamné.

Quelque part, au delà de l’arc-en-ciel

S’il y a une chose que j’admire avec Internet, c’est qu’il n’a pas vocation à s’adresser à une élite, à rester un outil complexe et dont la puissance ne sera accessible qu’à ceux qui ont le gène “High Tech”. Sur Internet tout s’apprend, à partir de n’importe quel niveau de connaissance pour peu qu’on soit disposé à apprendre. Et si l’on n’a pas le temps d’apprendre, on peut au moins prendre celui de chercher l’outil qu’il nous faut.

J’espère qu’après tout ça, vous vous doutez bien que finalement, avoir un “gros disque dur relié à internet” n’a rien de sorcier et ne vaut peut-être pas la peine de donner de l’argent et/ou sa vie privée à n’importe qui. Je ne suis pas ici pour vous faire un tutoriel de “comment créer son Cloud privé”, mais si vous êtes tentés je vous encourage très fort et pourrai même tenter de vous aiguiller. En cherchant très rapidement, je suis déjà tombé sur deux liens qui m’ont l’air intéressants :

Mais j’imagine qu’il y en a beaucoup d’autres que vous pouvez comparer, tester, partager…

Bref, tout ça pour dire qu’à mon avis l’avenir d’internet ne réside pas dans la centralisation des données, dans un internet type “minitel” comme l’explique si bien Benjamin Bayart, mais vers un vrai réseau ou tout le monde est à la fois client et serveur.

Je suis conscient que tout le monde n’a pas nécessairement envie de partager quelque chose avec le reste du web, mais au moins être propriétaire et hébergeur de son propre contenu, de ses photos de vacances ou sa musique, pour y accéder depuis n’importe où ailleurs sur le réseau me paraît une évidence, ou en tout cas vraiment pas loin de ça. Chacun devrait pouvoir devenir son propre Cloud privé et personnel, pour un vrai contrôle de ses données et une décentralisation légitime du réseau.

J’aime beaucoup l’analogie que l’on peut faire entre l’évolution du Cloud et de l’énergie électrique. Aux débuts de l’industrie électrique, la plupart des usines avaient chacune à produire leur propre énergie électrique pour pouvoir s’en servir, tout comme l’espace disque. Tout le monde se souvient de l’époque – hier quasiment – où chacun avait chez soi son disque dur contenant toutes ses données et ça s’arrêtait là. Puis, des sociétés se sont dit – à raison – qu’il y avait là un marché intéressant : transformer cette besogne en service qu’elles pourraient vendre aux autres (qu’il s’agisse du stockage ou du courant). Ils n’auraient alors qu’à se servir et payer en fonction de leur consommation. Effectivement cela présente les avantages que l’on connaît tous.

Cela dit aujourd’hui, on commence de plus en plus à réfléchir à l’immuabilité de ce paradigme et beaucoup se disent que finalement, le fonctionnement en étoile, en client-serveur, en source-consommateur, a ses limites. De plus en plus on nous parle de “Smart-grid” pour l’électricité, de micro-production locale directement à la consommation, pour une meilleure utilisation du réseau, un contrôle de la production et de la consommation plus précis… J’y vois là un vrai avenir potentiel pour les données, tout comme pour l’électricité.

Il y a en plus de la dimension technologique toute une dimension philosophique derrière qui me fascine. Celle de retrouver la place de nœud du réseau que l’on occupe, avec nos sphères privées et publiques, nos données sécurisées et partagées, le tout rendu possible par ce media encore libre et neutre que l’on doit défendre pour continuer d’en profiter.

Les limites que je vois aujourd’hui à cet idéal sont qu’en effet, pour faire son serveur à la maison il faut un certain nombre de compétences et d’intérêts pour l’informatique qui ne sont pas suffisamment diffusés dans une société qui pourtant en dépend de plus en plus. L’absence également de solution clé-en-main pour ce type de serveurs force un peu la main aux utilisateurs peu expérimentés qui se tournent vers le Cloud par simplicité. Ce n’est pas aujourd’hui la meilleure solution, c’est surtout la seule qu’on a, toujours victime de mêmes modèles économiques archaïques.

Sur ce, je vous laisse, j’ai un article à uploader sur serveur distant.

P.S. J’ai relu tout mon article en remplaçant “Cloud” par “Gros disque dur relié à internet” et ça marche super bien.

6 Comments on Je vous mets des grosses données dans le nuage ?

  1. Amusant que tu postes ça le jour où je commence la lecture d’un recueil de poèmes intitulé The Cloud Corporation (dont le deuxième texte est The Malady That Took The Place Of Thinking …)

    Soyons polyticiens là où ils font de la pôlitique, pour reprendre les mots d’Alain 🙂

    • Effectivement c’est ce genre de solution que j’aime voir émerger, même si j’aime pas trop faire de pub sur mon blog donc je parle dans l’article que de trucs gratuits et libres :p

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*